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Avant d’évoquer le design, il y a la terre. Elle porte la mémoire, reçoit ce qui lui est rendu et nous rappelle que rien ne disparaît vraiment : tout se transforme. Solk repose sur cette compréhension. Fondée par David Solk et Irmi Kreuzer, la marque commence par se poser la question : « Que se passe-t-il une fois que les sneakers ont été portées et usées? »

Plutôt que de concevoir pour la permanence, Solk conçoit pour le retour. Chaque sneaker est fabriquée pour être portée, pour vieillir avec dignité et, à terme, pour rejoindre la terre sans lui nuire. Cette philosophie de la biocircularité n’est pas un geste symbolique, mais une discipline, ancrée dans l’honnêteté des matériaux, une production maîtrisée et le respect des cycles naturels.

Dans cette interview, les fondateurs parlent du sol comme d’un maître, du design comme d’une responsabilité, et de la raison pour laquelle l’avenir du luxe pourrait résider non pas dans ce que nous gardons éternellement, mais dans ce que nous laissons partir avec grâce.

 

Comment l’idée de Solk a-t-elle pris forme, et quel manque vouliez-vous combler dans l’univers de la chaussure ou de la durabilité ?

 

Solk est née d’une question posée par notre fille : « Que deviennent les baskets quand les gens les jettent ? » Après des décennies dans l’industrie de la chaussure, et après avoir contribué à mettre des dizaines de millions de paires sur le marché, nous avons réalisé à quel point notre secteur évite efficacement cette question. La plupart des sneakers sont fabriquées à partir de matériaux complexes et mixtes, conçus pour durer, mais sans aucune réflexion sur leur fin de vie.

Nous ne voulions pas créer « une énième sneaker durable ». Nous voulions aller directement au bout du raisonnement : créer une chaussure premium que les gens ont réellement envie de porter, et qui soit aussi conçue pour être, à terme, inoffensive en fin de vie. Belle dans sa première vie, généreuse dans la seconde.

 

SOLK Fade 201 All Colours - Le rituel biocirculaire de Solk - Pearls Magazine

La “biocircularité” est centrale dans votre identité. Comment la définissez-vous concrètement, et en quoi se distingue-t-elle de la durabilité telle qu’on l’entend habituellement ?

 

Des sneakers premium, au style classique et au confort exceptionnel, sont au cœur de notre identité. Pour nous, la biocircularité est une règle de design très concrète : chaque matériau et chaque composant doivent être choisis de manière à pouvoir, une fois la chaussure usée, retourner sans danger dans un cycle biologique.

Cela signifie pas de chimie opaque, pas de raccourcis, et aucun composant que nous ne puissions assumer pleinement. Là où la « durabilité » est souvent utilisée comme une étiquette large ou abstraite, la biocircularité impose un résultat clair en fin de vie. Notre approche combine le choix des matériaux, une production contrôlée et un système de reprise, afin que le produit soit conçu pour se transformer en compost, et non pour finir en décharge.

 

Quels ont été les principaux défis liés à la création de votre propre usine au Vietnam, et qu’avez-vous appris en ayant un contrôle total sur la production ?

 

Nous avons commencé à travailler au Vietnam avec Adidas, où nous avons ouvert leur premier bureau à Hô Chi Minh-Ville (Saigon) il y a 30 ans. Nous y avons également nos propres activités et une entreprise depuis plus de 20 ans, ce qui nous rend très familiers avec le pays et nous permet de compter sur une équipe exceptionnelle sur place.

Construire une usine autour de contraintes biocirculaires est très différent de la construire autour de la vitesse et du coût. De nombreux composants et procédés standards existent dans la chaussure parce qu’ils sont pratiques, pas parce qu’ils sont propres. Nous avons dû retravailler certaines parties de la chaîne d’approvisionnement, de l’outillage et même de très petits composants pour garantir l’intégrité des matériaux de bout en bout.

Si l’on veut de la responsabilité, il faut du contrôle. Posséder notre outil de production nous permet de vérifier ce qui entre dans la chaussure, de réduire les déchets à la source et de maintenir nos standards, surtout à mesure que la croissance pousse généralement les marques à faire des compromis.

 

La Fade 201 marque une nouvelle étape pour Solk. Quelles types de design ont guidé ce modèle, et comment s’appuie-t-il sur la Fade 101 ?

 

La Fade 101 a prouvé qu’une sneaker biocirculaire pouvait être intemporelle et premium. Avec la Fade 201, nous avons fait évoluer à la fois la silhouette et l’expérience de port. Nous recherchions une sensation plus proche du sol, un profil plus affiné et une doublure entièrement en cuir qui devient de plus en plus personnelle avec le temps.

Elle reste « Made to Fade », conçue pour vieillir avec élégance, puis retourner en toute sécurité à la fin de sa vie. La Fade 101, la Fade 201 et les nouveaux modèles à venir l’an prochain montrent que la biocircularité ne limite pas le design. Elle peut au contraire l’élever.

 

Qu’est-ce que la vente directe via votre site web vous permet de faire différemment, tant dans la communication avec les clients que dans la gestion du cycle de vie des produits ?

 

La vente directe n’est pas seulement un canal commercial pour nous, c’est la manière dont un modèle de cycle de vie devient réel. Elle nous permet de communiquer directement et en toute transparence sur les matériaux, la production et le processus de retour, sans dilution.

Sur le plan opérationnel, cela nous aide à prévoir la demande plus précisément et à éviter la surproduction. Surtout, cela maintient la relation ouverte à la fin de la première vie : nous pouvons guider les clients vers la boucle de reprise, afin qu’une paire usée ne devienne pas automatiquement un déchet. Le DTC nous aide à construire un système, pas seulement une marque.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur le développement de votre cuir compostable et sur la manière dont cette technologie s’intègre dans le système biocirculaire global ?

 

Le cuir a été notre décision la plus difficile, et la plus importante. Nous avons testé de nombreuses alternatives, mais aucune n’égalait le cuir en termes de durabilité, de confort et de respirabilité sur plusieurs années de port. Le défi est que le tannage conventionnel est conçu pour résister à la décomposition.

Nous avons travaillé avec une tannerie familiale spécialisée en Allemagne pour développer un procédé de tannage sans chrome et sans métaux lourds, qui conserve un cuir premium à l’usage tout en lui permettant de se dégrader dans des conditions de compostage contrôlées. Lors de tests en laboratoire que nous avons commandés, le cuir a montré une biodégradation significative en quelques semaines.

Il s’agit d’un élément d’un système complet : la tige, la doublure, la mousse et le caoutchouc sont conçus pour composter ensemble, et non comme des éléments séparés.

 

 

SOLK Fade 101 Fade 201 Ivory - Le rituel biocirculaire de Solk - Pearls Magazine

 

L’industrie de la mode peine souvent à concilier échelle et transparence. Comment maintenez-vous une cohérence éthique en grandissant ?

 

Nous avons deux règles simples que chaque produit Solk doit respecter : il doit être désirable et il doit être, à terme, inoffensif. Tant que nous restons fidèles à cette base, la transparence découle naturellement, car chaque produit doit rester biocirculaire, quelle que soit l’échelle.

Posséder notre usine est un atout majeur. Nous n’externalisons pas la responsabilité ; nous assumons les conséquences de chaque décision. Nous gardons également un modèle volontairement ciblé : vente directe, distribution contrôlée et une gamme de produits qui ne s’élargit que lorsque nous pouvons prouver le même niveau d’exigence. L’échelle doit amplifier ce qui est juste, pas le diluer.

 

Comment la découpe assistée par IA et l’utilisation de machines réemployées transforment-elles le processus de fabrication traditionnel ?

 

Pour fabriquer correctement des chaussures biocirculaires, la réduction des déchets et le contrôle des composants sont essentiels. La découpe assistée par IA nous permet de cartographier chaque peau, d’identifier les zones exploitables et d’optimiser le placement des patrons, réduisant ainsi les chutes et améliorant la régularité.

À travers les machines, les matériaux et les procédés, nous avons tout adapté pour garantir la compostabilité. La chaussure regorge de « petites pièces » qui deviennent de gros problèmes en fin de vie. Repenser et réemployer est la manière dont nous comblons ces lacunes, afin que le produit ne soit pas seulement compostable en théorie, mais réellement compostable en pratique.

 

Vous évoquez les “solutions de fin de vie” comme faisant partie intégrante du processus de design. À quoi cela ressemble-t-il concrètement, et comment les clients y participent-ils ?

 

La fin de vie est inscrite dans notre cahier des charges. L’objectif est simple : si une Solk est réellement usée, elle ne doit pas devenir un polluant à long terme.

Les clients renvoient leurs paires usées via notre système de reprise. Nous broyons ensuite mécaniquement les chaussures et mélangeons la matière avec des éléments organiques afin de favoriser la dégradation microbienne. Le mélange passe ensuite par un compostage contrôlé jusqu’à devenir un sol utilisable. Le rôle du client est simple : les porter, en prendre soin, puis nous les renvoyer lorsqu’elles sont en fin de course. Nous assumons le reste.

 

On observe un intérêt croissant pour des produits qui reconnectent les gens à la nature et à l’origine. Comment Solk contribue-t-elle à ce changement culturel ?

 

Nous pensons et espérons que les gens sont fatigués de l’abstraction : des labels sans substance, des promesses « vertes » sans issue claire. Solk ramène la conversation vers les matériaux, le savoir-faire et les conséquences.

Quand quelque chose est fabriqué à partir d’éléments honnêtes, on le ressent. Le cuir respire, la chaussure vieillit, l’histoire devient tangible. Et lorsque la chaussure arrive à sa fin, celle-ci n’est plus une supposition hasardeuse de mise en décharge, mais un chemin de retour. Nous espérons que le fait d’être « ultimement inoffensif » devienne la norme, et non une exception de niche.

 

De nombreux mouvements créatifs redécouvrent aujourd’hui des valeurs ancestrales ou élémentaires. Voyez-vous des parallèles avec la philosophie biocirculaire de Solk ?

 

Oui. La nature a toujours été circulaire : rien n’est gaspillé, tout devient autre chose. La biocircularité ne consiste pas à inventer une idée nouvelle, mais à appliquer une vérité ancienne avec l’ingénierie moderne.

Nous combinons des matériaux et des savoir-faire traditionnels avec des standards chimiques stricts et une production contrôlée, afin que le produit puisse retourner en toute sécurité dans le cycle biologique. En ce sens, Solk se situe entre héritage et avenir : créer quelque chose de beau et fonctionnel, puis lui permettre de revenir à son origine.

 

Pour finir, qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus à l’horizon 2026 ?

 

En 2026, nous voulons prouver le modèle à plus grande échelle. Cela signifie élargir notre gamme de produits, affiner les coûts, renforcer la boucle de reprise et enrichir notre bibliothèque de matériaux, toujours selon les mêmes standards de compostabilité.

Nous sommes également enthousiastes à l’idée de collaborations soigneusement choisies, non pas pour le buzz, mais pour inviter davantage de personnes dans l’état d’esprit Made to Fade et tester le système dans de nouveaux contextes. Notre objectif n’est pas d’être la seule marque biocirculaire. Nous sommes heureux d’être un catalyseur, afin que le fait d’être « ultimement inoffensif » devienne la référence.

Contenu partenaire

Texte : Anne-Sophie Castro

Photos : Solk

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