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À la croisée du paysage, de la mémoire et du geste, Charu — fondé par Wang Wuzhi — se déploie comme une plateforme créative autant qu’un espace de transmission culturelle. Ancré sur le plateau tibétain, le projet traverse la photographie, l’objet artisanal et des pratiques de design liées au territoire. Avec Yitso Hima, sa ligne de bijoux himalayens, cette approche se prolonge en pièces portables, empreintes de paysage, de croyances et d’expérience vécue.

 

Yitsohima - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

Vos créations semblent profondément enracinées dans la culture tibétaine. Comment Yitso Hima transmet-elle les savoirs ancestraux et les symboles dans un monde contemporain ?

 

Avant tout, j’aimerais présenter les deux principales lignes de Yitso.

La première est consacrée à l’artisanat local, entièrement réalisé dans les régions tibétaines par des artisans tibétains. Trois filières ont été développées : tapis tibétains, poterie noire et textiles. Deux ateliers sont situés à Yulshul, dans le Kham.

La seconde est la ligne de bijoux « Yitso », produite principalement en milieu urbain. Le bijou y joue un rôle essentiel : il soutient la continuité de ces pratiques artisanales, qui nécessitent du temps long et restent peu viables à court terme. Il devient aussi un langage permettant d’interpréter le monde naturel sacré.

Comme dans de nombreuses cultures, les nomades d’aujourd’hui continuent de protéger ce qui demeure, à la main, face au temps qui passe.

 

 

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Il s’agit pour nous de reconnecter ce qui s’efface :
ramener la formation artisanale dans les zones pastorales, afin que les traditions restent vivantes et visibles ;
faire circuler ces techniques au-delà du plateau, sans en perdre l’origine.

 

 

Lorsque les montagnes sacrées, les lacs, les sources ou les léopards des neiges deviennent matière à design, ils ne sont pas de simples motifs détachés de leur contexte.

Ils renvoient à celles et ceux qui les portent, souvent invisibles. À leurs croyances, à leur persistance.

 

 

yitsohima.charu - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

 

La nature semble centrale dans votre travail. Comment les paysages et les cycles naturels influencent-ils votre approche créative ?

 

La région où nous travaillons est singulière : la Source des Trois Rivières. L’une des zones les plus élevées du plateau tibétain. Longtemps, Yulshul est restée à l’écart des influences extérieures.

Le paysage est fait de vastes prairies et de montagnes isolées, et compte parmi les plus riches en biodiversité. Le documentaire La Panthère des neiges (The Velvet Queen) y a été tourné.

 

 

On associe souvent le Tibet au bouddhisme. Mais bien avant son arrivée, le Bön — système de croyances ancestral — structurait déjà ces territoires.

 

 

 

ring - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

 

 

Les montagnes, les lacs sacrés, et l’idée que toute chose possède un esprit en sont les fondements.
L’eau, en particulier, revêt une dimension essentielle : elle n’est pas seulement un élément naturel, mais une entité chargée de mythes, de puissance et de respect.

Ces sources rythment la vie tibétaine, présentes dans les rituels, les déplacements nomades, l’agriculture.
Elles sont perçues comme des êtres vivants, et ce regard devient une forme de protection.

 

 

Ici, les nomades ne sont pas « en harmonie avec la nature ». Ils en font partie.

 

 

C’est de ce paysage sacré, entre montagnes, lacs et attention portée au vivant, que naît notre inspiration.

La nature ne se reproduit pas.
Et face à elle, nous restons petits.

 

 

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Plusieurs de vos pièces évoquent une forme de “féminin sacré”. Que représente cette notion pour vous ?

 

Nous n’avons jamais cherché à construire consciemment cette idée.

Mais vivre en altitude, c’est être confronté à la force silencieuse des femmes.

Elles se lèvent avant l’aube, en hiver, pour traire les animaux et chercher de l’eau.
Elles gardent seules les troupeaux dans les tempêtes de neige, tout en s’occupant des enfants.

Elles parlent peu d’elles-mêmes, portant l’essentiel du foyer sans interruption.
Elles ne s’arrêtent presque jamais.

Elles ne sont peut-être pas « sacrées ».
Mais trois mots suffisent à les décrire : vastes, ancrées, claires.

 

 

 

 

Nous n’insistons pas sur les questions de genre. Pourtant, certaines pièces réinterprètent des codes autrefois réservés aux hommes ou aux élites, comme la boucle d’oreille unique portée à gauche, aujourd’hui réappropriés par les femmes.

Nous avons également créé une série « Rainbow » en hommage aux femmes tibétaines.
Dans les environnements les plus rudes, elles portent une intensité chromatique assumée, qui dépasse l’esthétique.

Tout cela nourrit notre langage.
Ce n’est pas de la douceur, mais une forme de force.

 

 

Tibet.landscape - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

Vos bijoux semblent relever de l’intention, voire du rituel. Quelle place occupent spiritualité et conscience dans votre processus ?

 

Certains principes sont intangibles : les lacs sacrés ne se polluent pas, les montagnes sacrées ne se gravissent pas, les sources doivent être protégées, les animaux ne sont pas tués sans nécessité.

Ces limites structurent un ordre quotidien.

Ce qui peut être transformé, et ce qui ne doit pas l’être.
Ce qui peut être pris, et ce qui ne doit jamais être consommé.

C’est à la fois une croyance et une manière de vivre.

La foi reste profondément intérieure. Nous ne cherchons pas à la transmettre ni à l’imposer.

Mais elle infuse progressivement notre travail.

 

 

 

Lady in tibet - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

 

 

Nous cherchons des points de résonance, en traduisant la spiritualité dans un langage visuel épuré, presque silencieux.

Par une forme discrète de rituel, nous tentons de rapprocher le quotidien de l’Himalaya.

Sans surinterprétation.
Car instrumentaliser la croyance est une limite que nous ne franchissons pas.

Tout doit rester juste.
Et silencieux.

 

 

 

Lady profile.earring - Yitso Hima : bijoux, mémoire et paysage tibétain - Pearls Magazine

 

En tant que fondatrice, vous incarnez une vision singulière. Comment votre parcours a-t-il façonné Yitso Hima ?

 

Cette histoire n’est pas celle d’un individu.

Nous disons souvent : nous ne sommes pas un, mais des millions.

Nous venons de l’Amdo, de Yulshul, de Pékin, de Lhassa, de Chengdu et des régions du Gyarong.

En 2016, j’ai été profondément marquée par les récits des protecteurs de l’environnement de la Source des Trois Rivières, à Yulshul, et j’ai choisi d’y rester.

Mon mari est originaire de Yulshul, ancien nomade, aujourd’hui engagé dans la protection de l’environnement. Il appartient à un réseau local qui œuvre depuis plus de vingt ans à la préservation des sources d’eau et de la faune, sans véritable rémunération.

Ils continuent parce qu’ils savent que les rivières ici irriguent bien au-delà du plateau.

Alors nous avons choisi de rester.

À travers l’artisanat durable, nous soutenons cette continuité.

Yitso s’inscrit aussi dans cette démarche : prolonger ces engagements.

Chaque pièce est liée à ces communautés nomades.
Et leurs histoires méritent de continuer à circuler.

 

Texte : Wuzhi / Anne-Sophie Castro

Photos : Yitso Hima

 

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